Jeudi 8 février 2007
Ce qu’a vraiment dit Mahmoud Ahmadinejad
par Arash Norouzi
Mondialisation.ca , Le 29 janvier 2007
Une dangereuse rumeur s’est propagée à travers le monde ; elle pourrait bien avoir des conséquences catastrophiques. Si l’on en croit la légende, le Président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, a menacé de détruire Israël, ou, pour reprendre la citation erronée : " Israël doit être rayé de la carte " [1]. Contrairement à une certitude très répandue, une telle déclaration n’a jamais été faite [par Ahmadinejad, NDT], et c’est ce qui sera démontré dans cet article.
LE CONTEXTE
Le mardi 25 octobre 2005, dans la salle de conférences du Ministère de l’Intérieur à Téhéran, Mahmoud Ahmadinejad - le Président iranien élu depuis peu [2] - prononça un discours à l’occasion d’une conférence intitulée " Le monde sans le sionisme ". Selon les rapports qui en ont été faits, plusieurs milliers de personnes y ont assisté. De grandes affiches l’entouraient, qui affichaient ostensiblement ce titre en anglais – " The World Without Zionism ", à destination évidente des médias internationaux. Sur les affiches figurait, en-dessous de cette inscription, une illustration qu’un regard superficiel pouvait trouver réussie et qui montrait un sablier contenant le globe terrestre dans sa partie supérieure. Deux globes plus petits figurant les Etats-Unis et Israël [leurs drapeaux, plus exactement - voir l’illustration ci-contre NDT] étaient représentés en train de tomber à travers l’orifice médian du sablier, et finissant leur chute brisés.
Avant d’en venir à la formule tristement célèbre en elle-même, il est important de noter que la " citation " en question était elle-même une citation – ce sont les mots du défunt Ayatollah Khomeiny, le père de la Révolution Islamique [3]. Bien qu’il ait cité Khomeiny pour affirmer sa propre position à l’égard du sionisme, le choix des mots eux-même appartient à Khomeiny et non à Ahmadinejad. Ainsi, Ahmadinejad s’est vu principalement crédité (ou blâmé) pour une citation qui non seulement n’est pas de son cru, mais en outre véhicule un point de vue déjà exprimé (...) bien avant son entrée en fonction.
LA VÉRITABLE CITATION
Qu’a donc réellement dit Ahmadinejad ? Commençons par citer ses mots exacts en persan [4] : " Imam ghoft een rezhim-e ishghalgar-e qods bayad az safheh-ye ruzgar mahv shavad. "
Ce passage ne signifiera rien pour la plupart des gens, mais un mot cependant devrait faire dresser l’oreille : " rezhim-e ". C’est le mot " régime ", prononcé comme le mot anglais [" regime ", NdT] avec un son supplémentaire – " eh " - à la fin. Ahmadinejad ne se référait pas au pays-Israël ou au territoire-Israël, mais au régime israélien [5]. Il s’agit là d’une distinction cruciale, puisqu’il est impossible de rayer un régime de la carte [6]. Ahmadinejad ne se réfère même pas à Israël par son nom ; à la place, il utilise la périphrase " rezhim-e ishghalgar-e qods " (c’est-à-dire littéralement " régime occupant Jérusalem ").
Ce qui soulève une autre question : que voulait-il exactement voir " rayé de la carte " ? La réponse est : rien du tout. Puisqu’il n’a jamais utilisé le mot " carte ". Nulle part dans sa phrase originale en persan, ni d’ailleurs dans l’intégralité de son discours, n’apparaît le mot persan " nagsheh " qui signifie " carte ". Pas plus que la formule occidentale " rayer ". Et pourtant, on nous pousse à croire que le Président de l’Iran a menacé de " rayer Israël de la carte ", bien qu’il n’ait jamais prononcé les mots " carte ", " rayer " ni même " Israël ".
LES PREUVES DE LA DEFORMATION
Voici maintenant la citation dans son intégralité, directement traduite en anglais :
" The Imam said this regime occupying Jerusalem must vanish from the page of time " [c’est-à-dire en français et tout aussi directement : " L’Imam disait que ce régime qui occupe Jérusalem doit disparaître de la page du temps. ", NdT]
Traduction mot par mot : Imam (Khomeini) ghoft (said) een (this) rezhim-e (regime) ishghalgar-e (occupying) qods (Jerusalem) bayad (must) az safheh-ye ruzgar (from page of time) mahv shavad (vanish from).
[Même chose en français : Imam (Khomeini) ghoft (disait) een (ce) rezhim-e (régime) ishghalgar-e (occupant = qui occupe) qods (Jérusalem) bayad (doit) az safheh-ye ruzgar (de la page du temps) mahv shavad (disparaître de). NdT] [7]
La transcription complète en persan du discours d’Ahmadinejad est archivée sur le site du Président : www.president.ir/farsi/ahmadinejad/speeches/1384/aban-84/840804sahyonizm.htm
LE DISCOURS ET SON CONTEXTE
Alors que la fausse citation " rayé de la carte " a été répétée à l’infini sans vérification, le discours réel fait par Ahmadinejad a été en lui-même presque entièrement ignoré. Vu l’importance accordée au commentaire de la " carte ", il serait judicieux de présenter les mots utilisés dans leur contexte complet, pour donner une meilleure compréhension de la position d’Ahmadinejad. En fait, lorsque l’on considère le discours dans son intégralité, une trajectoire claire et logique se dégage qui conduit à son exigence d’un " monde sans le sionisme ". On peut être en désaccord avec ce raisonnement, mais aucune évaluation critique n’est possible si l’on ne s’en enquiert pas d’abord.
Dans son discours, Ahmadinejad déclare que le sionisme est l’instrument d’oppression politique utilisé par l’Occident contre les musulmans. Il dit que le " régime sioniste " a été imposé au monde islamique en tant que tête de pont devant assurer la domination [occidentale, NdT] sur la région et ses ressources. Il soutient que la Palestine est la ligne de front de la lutte qui oppose le monde islamique à l’hégémonie usaméricaine, et que son destin aura des répercussions dans tout le Moyen-Orient [8].
Ahmadinejad reconnaît que la fin de la puissante mainmise usaméricaine qui s’exerce sur la région par le biais des sionistes est une perspective qui peut sembler inconcevable à certains, mais rappelle à son auditoire que d’autres empires apparemment invincibles ont disparu, ainsi que l’avait prédit Khomeiny, et n’existent plus à présent que dans les livres d’histoire. Il énumère ensuite trois régimes de cette sorte, qui se sont écroulés ou ont disparu, tous au cours des trente dernières années :
1) Le Chah d’Iran [Mohammed Reza Pahlavi, NdT] monarque installé par les Etats-Unis [9]
2) L’Union Soviétique
3) L’ancien " ennemi numéro un " de l’Iran, le dictateur irakien Saddam Hussein.
Ahmadinejad introduit le premier et le troisième exemples par les propres mots de Khomeiny prédisant la fin de ces régimes personnels. Il conclut en rappelant le vœu inaccompli de Khomeiny : " L’Imam disait que ce régime qui occupe Jérusalem doit disparaître de la page du temps. Cette affirmation est très sage. " C’est là le passage qui a été si fameusement isolé, déformé et dénaturé. Du fait de la comparaison qu’il opère, Ahmadinejad semble appeler de ses vœux un changement de régime, et non pas la guerre.
LE CONTEXTE
Le mardi 25 octobre 2005, dans la salle de conférences du Ministère de l’Intérieur à Téhéran, Mahmoud Ahmadinejad - le Président iranien élu depuis peu [2] - prononça un discours à l’occasion d’une conférence intitulée " Le monde sans le sionisme ". Selon les rapports qui en ont été faits, plusieurs milliers de personnes y ont assisté. De grandes affiches l’entouraient, qui affichaient ostensiblement ce titre en anglais – " The World Without Zionism ", à destination évidente des médias internationaux. Sur les affiches figurait, en-dessous de cette inscription, une illustration qu’un regard superficiel pouvait trouver réussie et qui montrait un sablier contenant le globe terrestre dans sa partie supérieure. Deux globes plus petits figurant les Etats-Unis et Israël [leurs drapeaux, plus exactement - voir l’illustration ci-contre NDT] étaient représentés en train de tomber à travers l’orifice médian du sablier, et finissant leur chute brisés.
Avant d’en venir à la formule tristement célèbre en elle-même, il est important de noter que la " citation " en question était elle-même une citation – ce sont les mots du défunt Ayatollah Khomeiny, le père de la Révolution Islamique [3]. Bien qu’il ait cité Khomeiny pour affirmer sa propre position à l’égard du sionisme, le choix des mots eux-même appartient à Khomeiny et non à Ahmadinejad. Ainsi, Ahmadinejad s’est vu principalement crédité (ou blâmé) pour une citation qui non seulement n’est pas de son cru, mais en outre véhicule un point de vue déjà exprimé (...) bien avant son entrée en fonction.
LA VÉRITABLE CITATION
Qu’a donc réellement dit Ahmadinejad ? Commençons par citer ses mots exacts en persan [4] : " Imam ghoft een rezhim-e ishghalgar-e qods bayad az safheh-ye ruzgar mahv shavad. "
Ce passage ne signifiera rien pour la plupart des gens, mais un mot cependant devrait faire dresser l’oreille : " rezhim-e ". C’est le mot " régime ", prononcé comme le mot anglais [" regime ", NdT] avec un son supplémentaire – " eh " - à la fin. Ahmadinejad ne se référait pas au pays-Israël ou au territoire-Israël, mais au régime israélien [5]. Il s’agit là d’une distinction cruciale, puisqu’il est impossible de rayer un régime de la carte [6]. Ahmadinejad ne se réfère même pas à Israël par son nom ; à la place, il utilise la périphrase " rezhim-e ishghalgar-e qods " (c’est-à-dire littéralement " régime occupant Jérusalem ").
Ce qui soulève une autre question : que voulait-il exactement voir " rayé de la carte " ? La réponse est : rien du tout. Puisqu’il n’a jamais utilisé le mot " carte ". Nulle part dans sa phrase originale en persan, ni d’ailleurs dans l’intégralité de son discours, n’apparaît le mot persan " nagsheh " qui signifie " carte ". Pas plus que la formule occidentale " rayer ". Et pourtant, on nous pousse à croire que le Président de l’Iran a menacé de " rayer Israël de la carte ", bien qu’il n’ait jamais prononcé les mots " carte ", " rayer " ni même " Israël ".
LES PREUVES DE LA DEFORMATION
Voici maintenant la citation dans son intégralité, directement traduite en anglais :
" The Imam said this regime occupying Jerusalem must vanish from the page of time " [c’est-à-dire en français et tout aussi directement : " L’Imam disait que ce régime qui occupe Jérusalem doit disparaître de la page du temps. ", NdT]
Traduction mot par mot : Imam (Khomeini) ghoft (said) een (this) rezhim-e (regime) ishghalgar-e (occupying) qods (Jerusalem) bayad (must) az safheh-ye ruzgar (from page of time) mahv shavad (vanish from).
[Même chose en français : Imam (Khomeini) ghoft (disait) een (ce) rezhim-e (régime) ishghalgar-e (occupant = qui occupe) qods (Jérusalem) bayad (doit) az safheh-ye ruzgar (de la page du temps) mahv shavad (disparaître de). NdT] [7]
La transcription complète en persan du discours d’Ahmadinejad est archivée sur le site du Président : www.president.ir/farsi/ahmadinejad/speeches/1384/aban-84/840804sahyonizm.htm
LE DISCOURS ET SON CONTEXTE
Alors que la fausse citation " rayé de la carte " a été répétée à l’infini sans vérification, le discours réel fait par Ahmadinejad a été en lui-même presque entièrement ignoré. Vu l’importance accordée au commentaire de la " carte ", il serait judicieux de présenter les mots utilisés dans leur contexte complet, pour donner une meilleure compréhension de la position d’Ahmadinejad. En fait, lorsque l’on considère le discours dans son intégralité, une trajectoire claire et logique se dégage qui conduit à son exigence d’un " monde sans le sionisme ". On peut être en désaccord avec ce raisonnement, mais aucune évaluation critique n’est possible si l’on ne s’en enquiert pas d’abord.
Dans son discours, Ahmadinejad déclare que le sionisme est l’instrument d’oppression politique utilisé par l’Occident contre les musulmans. Il dit que le " régime sioniste " a été imposé au monde islamique en tant que tête de pont devant assurer la domination [occidentale, NdT] sur la région et ses ressources. Il soutient que la Palestine est la ligne de front de la lutte qui oppose le monde islamique à l’hégémonie usaméricaine, et que son destin aura des répercussions dans tout le Moyen-Orient [8].
Ahmadinejad reconnaît que la fin de la puissante mainmise usaméricaine qui s’exerce sur la région par le biais des sionistes est une perspective qui peut sembler inconcevable à certains, mais rappelle à son auditoire que d’autres empires apparemment invincibles ont disparu, ainsi que l’avait prédit Khomeiny, et n’existent plus à présent que dans les livres d’histoire. Il énumère ensuite trois régimes de cette sorte, qui se sont écroulés ou ont disparu, tous au cours des trente dernières années :
1) Le Chah d’Iran [Mohammed Reza Pahlavi, NdT] monarque installé par les Etats-Unis [9]
2) L’Union Soviétique
3) L’ancien " ennemi numéro un " de l’Iran, le dictateur irakien Saddam Hussein.
Ahmadinejad introduit le premier et le troisième exemples par les propres mots de Khomeiny prédisant la fin de ces régimes personnels. Il conclut en rappelant le vœu inaccompli de Khomeiny : " L’Imam disait que ce régime qui occupe Jérusalem doit disparaître de la page du temps. Cette affirmation est très sage. " C’est là le passage qui a été si fameusement isolé, déformé et dénaturé. Du fait de la comparaison qu’il opère, Ahmadinejad semble appeler de ses vœux un changement de régime, et non pas la guerre.
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Texte intégral et notes :
http://www.mondialisation.ca/index.php?context=viewArticle&code=NOR20070129&articleId=4621